Plongée au cœur d’un gratte-ciel chinois

drapeau-chinois

Plongée dans le quotidien d’une famille chinoise ordinaire. Quand celle-ci vit au 24ème étage d’un monobloc. Dans une  ville de province de 7 millions d’habitants. Reportage.

P1170682d

Les portes coulissantes de l’hôtel viennent de s’ouvrir. Sur le seuil d’entrée, un chinois d’une cinquantaine d’années au crâne dégarni, vêtu d’une chemise bariolée et au léger embonpoint. Il porte un bouc et arbore un grand sourire sincère. « 这是他! » (« c’est lui ») nous informe avec empressement la responsable.

Dans le hall de l’hôtel, pas moins de cent-vingt étudiants sont rassemblés. Pour nombre d’entre eux, c’est l’un des moments les plus attendus de leur séjour à Changsha. Chacun s’en va passer une après-midi au sein d’une famille chinoise, l’occasion unique de partager une tranche de la vie quotidienne d’autochtones. Les organisateurs ont ainsi prévu de dispatcher la centaine d’étudiants dans une dizaine de familles chinoises. Soit, environ dix étudiants par famille.

Dans mon groupe, pourtant, nous ne sommes que trois. A mes côtés, deux garçons que je n’ai encore jamais eu l’occasion de rencontrer. Basil Gorbunov est, comme son nom l’indique, originaire de Russie et Fredrik Waern, Suédois. L’homme posté à l’entrée n’est autre que le père de famille qui s’est proposé de nous recevoir chez lui. Il semble véritablement réjoui de nous voir. Et sa joie est contagieuse. Nous lui rendons aussitôt ses marques de sympathie.

Nous nous sommes à peine salués qu’il nous invite déjà à le suivre jusqu’à son véhicule. A l’extérieur, il fait une chaleur humide à la limite du supportable. Il y a quelques jours, on nous avait signalé qu’en raison de la construction d’une rame de métro, l’alimentation d’eau serait coupée dans toute la ville durant une journée entière. Ce jour-là, je devais me rendre à la banque à environ trois cents mètres de l’hôtel. Je m’y étais finalement résigné car cette courte distance à pied sous un soleil de plomb aurait suffit à me mettre complètement en nage. Et comme l’eau allait être coupée à tout point de la ville, je n’aurais pas pu prendre de douche en réintégrant ma chambre d’hôtel.

Tandis que nous progressons sur le parking, les interrogations fusent dans ma tête. Quel train de vie peut donc mener cette famille ? Vivent-ils dans une certaine opulence ou, au contraire, plutôt dans la précarité ? Devant moi, un premier élément de réponse : une Skoda modèle familial de couleur beige plus qu’honorable. Le refuge climatisé idéal par cette chaleur insoutenable.

Sur des kilomètres, nous longeons un chantier pharaonique. Les revoici encore, ces fameux gratte-ciels. Cette fois, ils sont une centaine, poussant comme le bambou. Tous différents mais à la fois tous les mêmes, ces immeubles se veulent d’abord fonctionnels. Il ne s’agit pas ici de faire du beau, il faut loger des gens. L’absence totale d’esthétisme est plus qu’interpellante, elle blesse l’œil de celui qui ne connaitrait que les demeures centenaires de la vieille Europe. Vu du ciel, notre minuscule voiture avance tout droit dans une mer de blocs. Des duplos partout. A peine sortis du sol et sitôt tirés en l’air par des grues effilées dont l’apparente fragilité nous interroge sur leur faculté sidérante à mettre au monde des monstres pareils.

P1170030b

Lorsque je me suis retrouvé pour la première fois plongé dans la fourmilière chinoise, ma conception personnelle de ce qui fait la valeur d’une vie humaine s’en est trouvée foncièrement bouleversée. Débarquer à Pékin requiert de revoir sa notion des échelles. C’est accepter de devenir, l’espace d’un moment, Gregor Samsa, le héros de « La Métamorphose » de Kafka. L’homme que j’étais en montant dans cet avion qui m’emmène en Chine n’est plus à son arrivée qu’un insecte insignifiant perdu dans un monde absurde. Trop vaste pour que je puisse me l’approprier, c’est lui qui me submerge, m’engloutit, se rit de moi avec ses tours de verre érigées en immenses miroirs comme pour me renvoyer l’image de ma petitesse. Cette mégapole anthropophage dilue mon être, me noie dans son océan de béton. Vivre dans ce monde, c’est se résoudre à n’être que poussière d’âme.

Jusqu’alors, j’avais cru Pékin la seule à mériter la palme du gigantisme. J’ai ensuite atterri à Changsha, la ville de jeunesse de Mao Zedong, jumelée depuis 1998 avec la ville de Mons, mais dont le nom n’évoquera pour un occidental rien d’autre qu’une marque de nouilles instantanées. C’est là où j’ai réalisé toute l’étendue de mon erreur. La démesure est une spécialité nationale. Sans doute moins un choix qu’une nécessité à s’adapter à une population en croissante constante qui se compte en milliard de têtes.

Mes pensées s’interrompent. Nous sommes en train de traverser un pont immense du haut duquel notre chauffeur n’hésite pas un instant avant de tripler un semi-remorque transportant du matériel de golf ainsi qu’un motard en sandales et sans casque qui porte, en guise de visière, un masque à souder.

P1170031b

Cela fait un moment déjà qu’on sillonne les grandes artères du périphérique et il semble de plus en plus clair qu’on se rapproche de l’épicentre car la concentration de buildings est toujours plus importante. Depuis que nous sommes partis, le Russe, assis à la place du mort, fait la conversation au père sans se laisser le moins du monde troubler par la voix criarde de la radio de bord qui diffuse les infos chinoises en continu. Son niveau de mandarin me laisse littéralement sans voix. Je me refuse d’ailleurs d’interférer dans la discussion, trop occupé peut-être à guetter le moment où ces blocs énigmatiques surgiront à nouveau par centaine pour venir troubler ma perception.

La voiture emprunte désormais des artères plus étroites et moins fréquentées, signe qu’on se rapproche de notre destination. Voilà maintenant que le véhicule s’engage dans une allée menant à un amas de buildings. La voiture avance jusqu’à se trouver à l’interstice parfait entre deux blocs de granite. Je suis accolé à la fenêtre arrière, presque couché sur la banquette. Je cherche à évaluer la hauteur de ces édifices déconcertants que je n’avais encore jamais vu d’aussi près. Notre chauffeur braque à droite et s’engage dans un parking souterrain. Nous sommes maintenant dans l’enceinte privée d’un de ces monoblocs. Ça y est : on est dans la ruche. A cet instant, je prends conscience du caractère tout à fait exceptionnel de l’événement. Une famille chinoise qui m’est inconnue et habite une ville dont j’ignore tout, est en train de convier trois étrangers qu’elle ne connaît pas et qui ne se connaissent pas entre eux à plonger dans sa vie intime. C’est absurdement génial.

On sort de la voiture. Premier constat : toutes sortes de grosses berlines sont stationnées autour de nous. Nos hôtes sont assurément issus de la classe moyenne élevée, ça ne fait plus l’ombre d’un doute. Nous suivons notre homme qui se dirige vers l’ascenseur. Il l’appelle. L’ascenseur descend du trentième. Les portes s’ouvrent. On entre, il appuie sur « 二十四 » (« vingt-quatre »). La famille habite donc au vingt-troisième, les chinois considérant le rez-de-chaussée comme le premier étage. Durant l’ascension, je songe aux membres de la famille qui nous reste à rencontrer. Une équation bien simple, en somme. A côté du mari, on devrait trouver l’épouse et peut-être l’enfant. Une belle occasion de voir si la politique de l’enfant unique est toujours d’application.

Un bip retentit. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent, juste en face d’une autre porte qui s’ouvre à son tour. Apparaît alors une femme tout sourire. Vêtue d’un mince pantalon en toile blanche et d’une fine blouse d’un joli vert turquoise à motif de vagues, elle doit avoir une petite quarantaine d’année et dégage une élégance naturelle. Derrière elle, quatre fillettes, toutes de taille différente. Nous saluons ce beau monde d’un respectueux « 你好 » (« bonjour ») tandis que la dame nous invite chaleureusement à entrer.

A peine franchie la porte, le deuxième constat tombe : les lieux sont absolument impeccables. Climatisé juste à point, 25 degrés, le living dispose d’un grand canapé pour trois personnes, d’un sofa et d’un fauteuil, tous en cuir blanc. Sur le meuble d’en face repose une télévision 16/9 de très grande taille en haute définition équipée d’un home cinéma. La table basse du salon est couverte d’une nappe blanche à motifs de tournesols sur laquelle repose une multitude d’objets divers. On y trouve au centre un service à thé accompagné d’un grand thermo en plastique, un petit plat carré contenant des fruits ressemblant fortement à des pommes mais dont la teinte curieuse laisse penser qu’il pourrait s’agir d’un fruit autrement plus exotique. Il y a aussi ce mince plateau rose pâle en forme de fleur de lotus qui contient l’une des friandises préférées des chinois : des pattes de poulets emballées sous vide. Quant à la salle à manger, elle est équipée d’un grand frigo américain plein à craquer et d’une grande table qui n’attend que d’accueillir ses invités.

P1170065b

— La suite de cet article est actuellement en cours de rédaction et sera référencée très prochainement. —

« Frère Jacques » en chinois :
两 只 老 虎 liǎng zhī lǎo hǔ  deux tigres
两 只 老 虎 liǎng zhī lǎo hǔ  | deux tigres
跑 得 快 pǎo de kuài | courent si vite
跑 得 快 pǎo de kuài | courent si vite
一 只 没 有 耳 朵 yī zhī méi yǒu ěr duo | l’un n’a pas d’oreilles
一 只 没 有 尾 巴 |  yī zhī méi yǒu wěi ba |  l’autre n’a pas de queue
真 奇 怪 |  zhēn qí guài  | vraiment étrange !
真 奇 怪 zhēn qí guài  | vraiment étrange !
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s