L’école sévit contre la mode lolita

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— Enquête récompensée du 1er prix de journalisme à l’École de Journalisme de Louvain et publiée dans le numéro collector du Soir la veille de son changement de format. —

Les codes vestimentaires des ados franchissent parfois les limites de la décence. Du point de vue du corps enseignant. Les directeurs sévissent.

La directrice m’a virée de l’école parce qu’on voyait mon string. Depuis quelque temps, les élèves de l’école secondaire Le Verseau à Bierges vivent une période de renvois à la chaîne. Du jour au lendemain, les profs se sont mis à sévir, témoigne Julie, rhétoricienne. J’ai une amie qui a été renvoyée pour un minuscule trou dans son pantalon. L’établissement a pourtant la réputation d’entretenir un dialogue permanent entre élèves et profs : les bancs de classes sont disposés en cercles et les élèves autorisés à tutoyer les enseignants.

Pendant quelques jours, ça a été renvoi sur renvoi, s’indigne Ingrid, déléguée en rhéto. Pour être acceptée au cours, j’ai dû aller puiser dans mes vieux pulls. Je ne me reconnaissais plus dans la glace.

Cet élan de sévérité est l’aboutissement d’un ras-le-bol général des professeurs. Tous sont unanimes : les élèves prennent de plus en plus de liberté en matière vestimentaire. Lorsqu’elles écrivent au tableau, certaines jeunes filles, qui portent des pantalons taille basse, laissent entrevoir leur raie des fesses, déplore Anne Verpaele, la sous-directrice du Verseau. Et cela met leurs professeurs masculins très mal à l’aise.

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Le phénomène ne se limite pas aux jeunes filles. Côté garçons, on porte le pantalon le plus bas possible pour afficher publiquement la marque de son slip, une attitude qui a le don d’attirer les foudres des professeurs. Lorsqu’un élève se fait remarquer par sa tenue incorrecte, on l’envoie téléphoner à ses parents pour qu’ils lui apportent au plus tôt une tenue adéquate, explique la sous-directrice. C’est ça ou il rentre chez lui.

En ce qui me concerne, je préfère jouer la carte de l’humour, relativise Gilles Wauthoz, un éducateur. Quand je vois passer un élève arborant fièrement son slip en public, plutôt que de le réprimander, je tire sur son pantalon. Et il comprend tout de suite le message.

L’action radicale des professeurs a entraîné la riposte des élèves. Une semaine après les faits, ceux de troisième et quatrième secondaires ont débarqué dans l’établissement vêtus d’un costume. Les filles de deuxième et troisième leur ont emboîté le pas en portant la cravate. Quand on les a vus arriver en costard-cravate, on les a félicités, raconte un professeur. Ils l’ont très mal pris. Depuis, la confusion règne entre élèves et professeurs. Plusieurs étudiants contestent cette semi-liberté vestimentaire. Basile, élève du Verseau, est aussi le petit-fils de la baronne qui a fondé l’établissement : Il faut être plus clair. Soit on porte tous un uniforme, soit on s’habille comme on veut. Mais il n’est pas question de rentrer dans un demi-uniforme. On ne veut pas d’une liberté conditionnelle. A cette idée, la sous-directrice s’oppose farouchement : Il est hors de question d’instaurer l’uniforme. Ce que l’on cherche à obtenir des élèves, c’est l’autodiscipline.

Depuis quelque temps, le problème s’étend même au-delà des élèves. De jeunes stagiaires qui postulent pour enseigner dans l’école se présentent avec une tenue considérée comme inadéquate par l’établissement. Si les futurs profs s’y mettent aussi, où va-t-on ?, s’indigne un enseignant.

Pour faire face aux dérives vestimentaires, chaque école procède à sa manière. Au collège Saint-Joseph de Chênée, la méthode est relativement bon enfant : Nous distribuons un tee-shirt avec le logo de l’école aux jeunes filles dont le ventre est trop dégarni, explique Lucien Ramacciotti, directeur du collège. Certains établissements optent pour des méthodes préventives : un surveillant posté à l’entrée se charge de bloquer l’issue aux élèves habillés de manière indécente. D’autres encore utilisent des procédés qui prêtent quasiment à rire. Nous avons un prof qui commence toujours sa leçon en nous faisant lever les bras, raconte Marie, élève de l’athénée Charles Rogier à Liège. Il tient à s’assurer que nos tee-shirts ne sont pas trop courts.

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Pour  contrer  le  port  du  piercing,  l’institut Notre-Dame de Namur  pratique  la  méthode « sparadrap » qui oblige l’élève à garder un morceau d’adhésif collé à la partie sensible. A l’institut Saint-André de Charleroi, on opte pour la méthode préventive consistant à faire retirer tous les piercings avant d’entrer dans l’établissement. Si un élève parvient à s’introduire avec un piercing, on l’accompagne jusque devant le miroir pour lui faire enlever, précise Claude Lachapelle, le directeur. Pour éviter ce type de sévices, les élèves usent de tous les stratagèmes. Dernièrement, le psychothérapeute d’une élève a même téléphoné à l’école pour empêcher qu’on lui retire son piercing, raconte Philippe Tonneau, directeur de l’institut Notre-Dame, sans quoi, cela risquait de nuire à son état mental.

D’autres écoles ont toutefois conservé leurs principes de base. Au collège du Sacré-Coeur à Charleroi, la priorité reste le dialogue avec les parents d’élèves. Les réunions de parents jouent un rôle primordial, se satisfait Eric Van De Bossche, préfet de discipline. Grâce à elles, on parvient à transmettre des messages à des adolescents qui ne nous écoutaient pas.

Les établissements où la situation reste la plus sensible sont sans doute les écoles techniques et professionnelles. A l’institut Jean Jaurès, le règlement vestimentaire doit être réadapté tous les ans pour faire face à la mode.

La polémique des vêtements trop courts ne date cependant pas d’hier. Selon Bernard Francq, sociologue à l’UCL, la situation est devenue irréversible depuis la révolution estudiantine de mai 68. La libération sexuelle, l’autonomie grandissante des femmes et l’individualisation croissante encouragent les jeunes à marquer leur indépendance de plus en plus tôt, explique-t-il. C’est un geste de rébellion conscient pour se donner une personnalité au sein du groupe. De fait, ce ne sont pas les modèles qui manquent. Entre Lorie, jeune chanteuse aux tenues affriolantes ou les clips vidéo dans lesquels se trémoussent de jeunes filles dénudées, la sexualisation des vêtements est partout.

Indicateur du phénomène, dans la vie quotidienne, l’explosion du string : sa part de marché a augmenté de 70 % en 2002. Alors qu’il y a vingt ans, ce sous-vêtement était cantonné à un secteur comme la pornographie, il est aujourd’hui un accessoire de mode courant. Une marque comme Vassarette vend aujourd’hui plus de strings que de slips, remarque Marie-Laure, étalagiste. Et les clientes sont souvent très jeunes. Parfois, elles n’ont que 13 ans.

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Ce phénomène a été baptisé « mode Lolita ». Inspiré du roman de Vladimir Nabokov, il désigne toutes les adolescentes en pleine puberté qui font de leur corps un argument de séduction. Voire de provocation sexuelle. La plupart de ces jeunes filles traversent une période extrêmement agitée pour leur psychisme, explique Martine Wybo, psychologue et logopède. Les premières règles, les poussées hormonales, les premiers contacts avec les garçons dans les soirées : tout cela constitue autant d’éléments perturbateurs. Or, l’école est le terrain social privilégié de la majorité des adolescentes. Et le laxisme en matière vestimentaire qui a prévalu pendant de nombreuses années encourage une liberté qui peut aujourd’hui choquer.

Pour la plupart des parents, l’autorité de l’école doit, dans un premier temps, s’appliquer à la maison. C’est à eux de contrôler les habits que portent leurs enfants, soutient un membre du comité des parents d’élèves du collège Saint-Joseph. C’est une question de savoir-vivre et de respect de l’autre. De la même manière que l’on punit un enfant qui a proféré une injure, on doit sanctionner les tenues exhibitionnistes. Mais pour d’autres, les sanctions n’offrent pas de solution. Il ne faut pas que les enfants se sentent repoussés, maintient Martine Wybo, la psychologue. Une discussion en tête-à-tête entre une mère et sa fille vaut toutes les punitions du monde.

Récemment, la directrice du Verseau a envoyé un courrier aux parents d’élèves stipulant que désormais ne seraient plus admis ni les pantalons taille basse, ni les vêtements trop courts. L’établissement récolte le soutien de la plupart des parents. Car nombreux sont ceux qui n’ont pas d’emprise sur la tenue vestimentaire de leurs enfants et qui se réjouissent de cette « rééducation » par l’école. Cela dit, on rencontre parfois des problèmes avec certains parents, souligne la sous-directrice. La mère d’une élève qui avait été renvoyée pour avoir porté une minijupe a débarqué dans mon bureau en protestant   : « Ma fille s’habille comme elle veut. Elle a de belles jambes. Pas comme toutes ces filles potelées qu’on voit dans la cour de récré ! » L’attitude de cette mère est inacceptable. Et elle ne nous empêchera pas d’agir.

Le temps des nombrils à l’air et des caleçons trop voyants semble bel et bien en voie de disparition. Quant aux élèves, les premiers concernés, ils tentent encore de digérer la nouvelle. Ce sont des frustrés, rouspète Bertrand, élève de troisième. Ce n’est pas le fait de voir un string qui provoquera un viol collectif. A quand une initiation à la mode dans les études ?

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« CELA CRÉE UN PROBLÈME D’ÉVEIL SEXUEL »

Chris Paulis est professeur d’anthropologie sociale à l’ULG. Nous l’avons interrogé sur cette « mode Lolita ». Entretien. 

Newton : A partir de quel âge les adolescents commencent-ils à s’acheter des vêtements provocants ?
Chris Paulis : Il ne faut pas parler des ados mais de certains ados. Tout dépend du système éducationnel et de la conscience de ces jeunes. Quand il n’y a pas l’institution ou les parents derrière l’adolescent, il est plus exposé aux déviances. Mais généralement, il n’y a pas d’âge pour cela. On peut très bien s’acheter des vêtements provocants sans s’en rendre compte. Une fillette de sept ans ignore tout de la provocation. Quand elle demande à sa mère pour porter un bikini avec des petites bretelles, elle reçoit souvent une réponse positive, car une mère encourage sa fille à la coquetterie.

N. : Les magasins ont-ils une responsabilité pédagogique dans la vente des vêtements ?
C. P. : Absolument pas. Imaginons que, dès demain, on demande à chaque commerçant, vendeur, étalagiste d’interdire l’achat de certains types de vêtements à certains types de personnes. Cela serait tout à fait ingérable. Ce n’est pas au commerçant de jouer un rôle éthique.

N. : Faut-il incriminer les médias ?
C. P. : Ils jouent un rôle prépondérant dans notre perception du monde. On croit souvent que les clips vidéos comme ceux qu’on voit sur MTV ou MCM ont une influence importante sur le comportement des adolescents. Mais la plupart des jeunes qui regardent les clips de rap ou de r’n’b ont conscience des codes qui les régissent. Le rappeur plein aux as entouré de jolies filles et qui passe tout son temps dans le club ou la salle de muscu, pas difficile d’y voir la caricature. Par contre, ce qui est nettement plus pervers, ce sont les reportages, les téléfilms, la série télévisée du dimanche après-midi. Car les valeurs qui y sont véhiculées sont beaucoup moins apparentes. Elles s’immiscent et s’ancrent dans la pensée de façon inconsciente. De plus, le principe d’une série vous force à une exposition quotidienne.

N. : La polémique autour des tenues vestimentaires est-elle une conséquence de l’évolution des mœurs ?
C. P. : Cela fait partie d’une évolution artificielle. C’est parti du commerce, des médias, des stars, des produits dérivés. On est en train d’avoir des jeunes de plus en plus troublés. Par ailleurs, on constate un renforcement de l’androgynie chez les jeunes, c’est-à-dire la recherche d’un type de forme asexuée. Le mec idéal prôné actuellement, c’est le mec ambigu. Des garçons utilisent du maquillage féminin, se font faire une coupe de cheveux qui les fait ressembler à des filles. Ils ont un succès fou auprès d’elles. Cessons de produire des séries qui pervertissent leurs valeurs.

N. : Ces valeurs perverties ont-elles une influence néfaste sur leur sexualité ?
C. P. : Bien sûr. Cela les amène à une perturbation complète. On trouve des gamines de 12 ans qui, par leur tenue sexy, lancent des messages à des jeunes de 17 ans, sans s’en rendre compte. Il n’y a plus de lecture valable. Cela crée un problème d’éveil sexuel.

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REPÈRES : CE QUI FAIT FUREUR À LA RÉCRÉ

Piercings. Mode mixte. Jadis limités aux oreilles, ils fleurissent depuis peu sur les visages (langue, arcade sourcilière, nez, joue) et les nombrils. Si certains établissements les tolèrent à condition qu’ils soient discrets, la plupart les interdisent pour des raisons tant esthétiques qu’hygiéniques. De plus en plus souvent, des élèves se rendent à l’infirmerie de leur école avec des piercings infectés.

Pantalon taille basse. Mode mixte. Combiné avec un string chez les filles ou un boxer chez les garçons, le pantalon taille basse reste sujet à polémique. Bien que banni de nombreuses écoles, il franchit souvent leur enceinte, impliquant quotidiennement des rappels sur les limites de la décence.

Tee-shirt trop court. Concerne uniquement les filles. De plus en plus d’établissements optent pour la politique du tee-shirt de l’école que l’on impose aux élèves qui portent un tee-shirt trop court.

Note : Pour une meilleure lisibilité de l’article, cliquez sur « slideshare » en bas à gauche de la fenêtre.
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