De la bouillie et un verre de lait

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Cela fait déjà quelques heures que le bus roule à plein tube sur la bande gauche. Mais ici, ça n’étonne personne. Dans le bus qui m’amène à Brighton, les réflexions continuent de se bousculer dans ma tête. « Ce départ précipité est-il bien raisonnable ? » « Ma famille d’accueil sera-t-elle à la hauteur de mes attentes ? » Ces gens, dont j’ignore encore l’existence, sont appelés à devenir, durant deux mois au moins, ma famille de substitution. Des personnes qui, dans la construction de mon être, constitueront sûrement des référents indéfectibles, les piliers du temple de la confiance en l’inconnu. Je me rassure en me disant qu’une demeure de style victorien avec vue sur la mer ne peut abriter que des personnes ayant le goût des belles choses et prêtes à les partager avec leurs hôtes.

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Mais pourquoi cette ville ? Brighton. A vrai dire, personne ne m’en a jamais parlé. Personne si ce n’est cet illustre inconnu avec qui j’ai discuté quelques minutes sans même voir son visage. Je travaille alors comme téléphoniste et, chaque jour, une masse de gens furieux m’appellent pour m’exposer les problèmes liés à leur ligne de téléphonie fixe : coupures de lignes, grésillements, voix parasites extraterrestres… nous avons droit à tout. Après quelques mois à entendre le client se plaindre que la grand-mère nonagénaire qui vit seule isolée au milieu d’un bois n’a plus de téléphone en état de marche, on est juste tenté de répondre : « ben, tout ça, c’est de votre faute, il ne fallait pas l’abandonner là. » Bref, on est immunisé.

C’est aussi le cas avec ce médecin qui m’appelle en urgence depuis le tarmac de l’aéroport, les nerfs à vif : « je pars opérer un malade mourant à l’hôpital de Madrid. Je suis sur le point d’embarquer. Or ma ligne de téléphonie fixe ne fonctionne plus. Ma clientèle se plaint que je suis injoignable. Là, c’est le seul et unique moment dont je dispose pour trouver une solution avec vous. Vous m’entendez ? Vous devez trouver une solution là, maintenant ! » Ma réponse est alors à la hauteur de ses attentes : « monsieur, je suis désolé de vous dire ça, mais pour ce faire, nous devons réaliser un test de ligne, ce qui implique que vous rentriez chez vous et débranchiez votre modem. » A ce point de la discussion, les hurlements du client occupent généralement toute la largeur de la bande passante. Pour calmer le jeu, on exécute alors cette pirouette : « restez en ligne, monsieur, je vous passe mon supérieur. » La communication est transférée à un collègue qui se fait passer pour un responsable, ce qui a pour effet de calmer le client qui pense avoir affaire à une personne plus qualifiée.

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C’est dans ce contexte particulier qu’un jour, je tombe sur un interlocuteur britannique bien sympathique qui vit en Belgique et avec lequel j’ai cette conversation constructive. A cette étape de mon existence, échapper à la monotonie du quotidien est devenue ma priorité ultime. A vrai dire, tout sera préférable à cette vie passée avec un casque vissé aux oreilles, à écouter des clients se plaindre qu’ils dépensent leur crédit d’appel mobile en voulant résoudre leurs problèmes de téléphonie fixe. « Pouvez-vous me citer quelques villes britanniques qui en valent vraiment la peine ? » C’est ainsi que, pour la première fois, j’entends prononcer le nom de « Brighton ». Deux syllabes et une terminaison en « ton », comme dans « Newton », mon prénom. Quant au mot « bright », il signifie « clair », « brillant », « éclatant ». Ajoutons à cela qu’il s’agit d’une station balnéaire, d’où est originaire le musicien Fatboy Slim et son tube intemporel « Right Here, Right Now » que j’ai longtemps écouté en boucle, il n’en faut pas beaucoup plus pour me convaincre. C’est décidé : je pars deux mois en immersion linguistique à Brighton.

Nous sommes un dimanche de fin d’avril en plein après-midi. Le temps est resplendissant. Tandis que le car, ou plutôt le « coach », me fait traverser tout le sud de l’Angleterre, le doute s’est néanmoins invité au voyage. « Ai-je vraiment fait le bon choix ? » « Était-ce la bonne chose à faire ? » Emprunt d’un certaine mélancolie, j’observe, la joue collée à la vitre du car, le ballet de voitures de collection qui défile sous mes yeux.

Le car vient de s’arrêter. Pas possible d’aller plus loin. Face à moi, un bras géant s’étend sur la mer : c’est le Brighton Pier, célèbre jetée aménagée en complexe de loisirs. L’emblème de la ville s’affiche fièrement devant moi sans que j’aie eu à le chercher. Pas le temps de l’admirer pourtant. Il me faut d’abord trouver la demeure de ma nouvelle famille. De mon énorme valise, je sors le plan de la ville et me dirige instinctivement vers un bus à deux étages garé sur le bas côté pour m’adresser au chauffeur. « Excuse me, sir » lui dis-je dans un anglais plutôt hésitant, « I’d like to go to Whitehawk Road« . La réponse ne se fait pas attendre : « that’s exactly where I’m going! Get on the bus! » Ma grosse valise et mon air de touriste fraîchement débarqué interpelle les passagers qui me viennent aussitôt en aide. Et les voilà déjà qui se regroupent autour du plan pour débattre ensemble de l’arrêt où je devrai descendre. Pour la première fois depuis mon arrivée, j’éprouve un sentiment très agréable : non seulement, je ne suis plus seul, mais en plus, discuter avec des locaux m’aide à me connecter à l’endroit. Et ma première impression est qu’ils sont tous très sympathiques. L’envie me démange de monter à l’étage du bus mais le poids de ma valise additionné à ma méconnaissance des lieux me fait dire qu’il est plus raisonnable de rester en-bas.

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Le bus poursuit son ascension. Il me faut aussi constater une chose. Les grandes demeures victoriennes de bord de mer avaient bien plus de style que les logis sociaux qui défilent sous mes yeux en ce moment. En fait, il semble que plus le bus grimpe, plus la qualité des logements se dégrade. Or, depuis qu’il a quitté la plage, le bus n’a jamais cessé de grimper. La fréquentation des lieux se met également à changer. On voit apparaître les premiers « hoodies », ces jeunes gens vêtus de sweets à capuche que la presse britannique accusera bientôt d’être à l’origine d’une vague d’attaques à l’arme blanche. En fin de compte, la règle est simple : plus on monte en hauteur, plus on plonge dans l’échelle sociale. J’aimerais vraiment descendre mais visiblement, mon arrêt est perché plus haut, toujours plus haut.

Nous ne sommes plus qu’à un arrêt du terminus lorsqu’une agitation se fait sentir chez les derniers passagers. De la petite dizaine qu’ils étaient, en début de voyage, à se préoccuper de mon sort, il ne reste que deux ou trois rescapés. Tous me font signe de descendre. En sortant du bus, je salue le chauffeur comme il est, semble-t-il, coutume de le faire ici. Nouveau constat : il semblerait que la belle demeure victorienne de ma famille d’accueil se cache derrière de bien vilains HLMs. D’après mes indications, Elizabeth Grant *, ma mère d’accueil, habite « Kingfisher Court, Albourne Close ».

Avec ma grosse valise et ma carte de touriste, j’ai conscience de lancer malgré moi une bouffée de signaux me désignant comme une cible idéale. De fait, je choisis de devancer le danger en allant moi-même au contact. J’apostrophe deux hoodies et leur lance avec une assurance feinte : « ’Excuse me, guys, Kingfisher Court…« . L’un d’eux pointe du doigt un monobloc en granite de la couleur d’un ciel en milieu d’averse. Je m’avance vers ça. Sur le coin, une plaque renseigne « Kingfisher Court, Albourne Close ». Une forme de fascination morbide m’amène jusqu’à la porte du bâtiment. Au sommet du sinistre panneau de sonnettes trône le nom d’Elizabeth Grant. Je regarde ma feuille, je regarde la sonnette. Je regarde à nouveau ma feuille. Il n’y a pas de doute, c’est bien ici. Je sonne un coup et j’attends.

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Le parlophone s’enclenche, crachant vers moi une voix austère : « What? » « Hello Elizabeth, it’s Newton! I’ve just arrived from Belgium and… » La voix me coupe en plein : « Newton! You’re not supposed to be here! » Over.

Une minute s’écoule. A ce moment, toutes les hypothèses sont plausibles. Vu sa désuétude, il se peut que le parlophone ait simplement rendu l’âme.

— La suite de cet article est actuellement en cours de rédaction et sera référencé très prochainement sur cette page. —

* Elizabeth Grant : nom d’emprunt… qui s’avère être le véritable nom de la chanteuse Lana Del Rey. Juste un hasard, certes, mais un hasard étrange.

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