Mode d’emploi précaire pour embraser une carrière

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Franck Thielemans, ancien chauffeur-livreur, se rend dans une agence intérim pour y proposer ses services. Au fil de l’entretien, son interlocutrice va découvrir un personnage aux mœurs plutôt inattendues.

Créé dans le cadre de mes cours d’art dramatique à l’Académie des Arts de Bruxelles, ce spectacle s’est joué au Centre culturel Pôle Nord à Bruxelles le samedi 25 janvier 2014.

– Écriture : Newton Pham Dang
– Mise en scène : Quentin Le Menu
– Interprétation : Myriam Leboiseau et Newton Pham Dang


Texte intégral :
– Au suivant !
– Bonjour madame.
– Bonjour monsieur. Euh… monsieur ?
– Tielemans. Frank Tielemans.
– Vous êtes déjà inscrit chez nous ?
– Oui. J’ai déjà travaillé comme chauffeur-livreur via votre agence il y a six ans.
– D’accord. Et là, vous cherchez dans quel secteur ?
– Je suis attiré par tous les métiers qui me permettent d’approcher la mort.
– Je vous demande pardon ?
– Je me suis rendu compte de cela suite à mon expérience de chauffeur chez vous. La nuit du 24 août 2007, j’étais chargé d’une livraison à Tournai. Au moment de monter sur le pont de l’autoroute, je me suis endormi au volant. Je suis passé par-dessus la balustrade pour ensuite aller m’écraser en contre-bas. Je me suis réveillé après trois mois de coma. Tous mes proches étaient autour de moi, ça a été l’un des moments les plus forts de ma vie. Je n’aurais jamais pensé pouvoir atteindre pareille extase par le biais de mon travail. J’ai vécu cet accident comme l’accomplissement de ma brève carrière de chauffeur.
– A vous entendre, on dirait que vous en tirez une certaine fierté.
– Parce que vous ne seriez pas fière d’avoir survécu à une chute de cinquante mètres du haut d’un pont d’autoroute à bord d’une camionnette en flammes ? La vidéo filmée par la caméra de sécurité du pont a fait le tour du web. A ma sortie du coma, un ami m’a montré mon exploit sur Youtube. Il n’y a pas à dire, ça en jette. J’ai vu beaucoup de blockbusters et, sincèrement, certaines scènes pourtant bardées d’effets spéciaux n’en arrivent pas à la cheville. La plupart jureraient qu’on ne peut survivre à pareil accident. Et pourtant, voyez, je suis là devant vous aujourd’hui.
– Si je vous réinscris dans notre base de donnée comme chauffeur-livreur, qu’est-ce qui me certifie que vous n’allez pas chercher à provoquer délibérément un accident pour revivre ces mêmes émotions ?
– Approcher la mort via la route ne m’intéresse plus. J’ai déjà atteint l’extase par cette voie. De plus, je n’aurai peut-être pas la chance de m’en sortir aussi bien. Désormais, je souhaite l’approcher autrement.
– A quel secteur pensez-vous là ?
– Il y des bureaux dans lesquels les normes de détection incendie ne sont pas remplies.
– Donc je note « travail administratif ».
– Voilà.
– Pourquoi ne pas vous diriger tout de suite vers des métiers plus à risque du genre pompier ou policier ?
– Le risque y est bien trop prévisible. Et d’expérience, je sais que plus on en attend, plus on est déçu. Et puis quoi de plus banal qu’un pompier qui frôle la mort dans un incendie. Ou un policier qui échappe de justesse au tir d’un malfrat. Vous proposez des boulots dans l’apiculture ?
– Je ne pense pas. Pourquoi ?
– J’ai entendu dire qu’on pouvait mourir des piqûres d’abeilles.
– C’est bien possible.
– Entendez bien que la souffrance n’a selon moi rien d’une partie de plaisir. Je la conçois avant tout comme un mal nécessaire pour rassembler les miens autour de moi.
– N’avez-vous jamais songé à une thérapie familiale, tout simplement ?
– Si, bien sûr. Mais ces simulations créées de toutes pièces par des psychologues œuvrant dans un bocal n’ont jamais rien donné de concluant. L’émotion n’est jamais aussi sincère que lorsque vous êtes convaincu que vous allez perdre un être cher. J’ai d’ailleurs écrit un livre là-dessus.
– Vous êtes écrivain à vos heures ?
– Je n’irais pas jusque là. J’avais juste besoin de partager avec d’autres mon approche renouvelée de l’existence. L’ouvrage a d’ailleurs connu un joli petit succès de librairie.
– Si je puis me permettre, mesurez-vous vraiment la portée de vos écrits ?
– Je ne demande à personne de me suivre. Je dis simplement que si ça doit se passer, c’est peut-être la meilleure chose qui puisse vous arriver. Ça aide à réfléchir au sens de la vie qu’on mène. J’ai reçu beaucoup de retour positif de mon lectorat.
– Vous voulez dire que des lecteurs se sont essayé à frôler la mort de leur plein gré ?
– Et pas qu’un peu. Il y a trois jours, j’ai reçu cette lettre d’un laveur de vitre aux États-Unis. Après avoir lu mon ouvrage, il a décidé de se défaire une bonne fois pour toute de son harnais de sécurité. Et ce qui devait arriver arriva. Un coup de vent brusque l’a fait chuter du douzième étage pour atterrir quarante mètres plus bas. Il est aujourd’hui tétraplégique mais dans sa lettre, il m’assure n’avoir jamais été aussi heureux.
– Des courriers de ce genre, vous en recevez beaucoup ?
– Trois ou quatre par semaine, pas plus.
– Vous arrive-t-il d’éprouver de la culpabilité d’avoir bouleversé à ce point des vies ?
– Pourquoi devrais-je me sentir coupable de permettre aux gens d’accéder à un certain bonheur. On sait tous que le niveau de bonheur est proportionnel à celui du malheur. Plus vous rencontrez d’expériences difficiles, plus vous êtes à même d’apprécier les choses positives qui vous arrivent. Si, dans l’existence, on ne connaît pas de moments pénibles, il est impossible de savourer des plaisirs aussi simples que de se retrouver entouré des siens dans une chambre d’hôpital. Vous n’avez donc jamais été hospitalisée ?
– Non.
– Je suis en train de vous parler de la beauté du soleil alors que vous ignorez ce qu’est un corps céleste.
– J’ai toujours été en bonne santé.
– Pauvre de vous.
– C’est de famille. Je suis issue d’un métissage et mes parents sont métis eux-mêmes. Cette filiation a fait que nos gènes se sont renforcés.
– Vous avez quand même bien eu la varicelle ?
– Même pas.
– Vous ne vous êtes jamais cassé un bras au ski ?
– Je n’en ai jamais fait. Mes parents ont toujours voulu m’éviter toute prise de risque.
– Voilà pourquoi, à même pas trente ans, vous finissez dans un bureau où l’on meurt déjà d’ennui.
– C’est un travail assez répétitif, je ne vous le cache pas.
– Vous fumez ?
– C’est la seule chose que je m’accorde. Ça me permet de profiter de pauses supplémentaires.
– N’avez-vous jamais laissé votre mégot traîner aux abords d’un matériau inflammable ?
– Ça m’est peut-être arrivé. Mais de toute manière le système de détection incendie de nos bureaux est si efficace qu’il est à peu près impossible qu’un feu se déclare dans l’immeuble.
– Sauf si quelqu’un le désactive.
– Sauf si quelqu’un le désactive, en effet.
– Y avez-vous déjà songé ?
– A quoi ?
– A le désactiver.
– Une fois. Mais la patronne m’avait vraiment poussé à bout.
– Comment l’aimez-vous votre patronne ?
– Comme on aime une patronne. On se contente d’exécuter ses ordres en prenant soin de la boucler. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’accumule pas une série de frustrations susceptibles d’exploser un jour à la face du monde.
– Je vous sens nerveuse.
– Ça fait un moment que l’ambiance de travail ne me plaît plus trop.
– Vous éprouvez des rancunes envers d’autres membres du personnel ?
– Si je devais énumérer chaque personne qui m’énerve ici.
– La blonde, là-bas ?
– Mon dieu. Il ne faut pas m’en parler.
– Et la grande brune, juste ici ?
– Hormis la patronne, elle, c’est la pire.
– Ne pensez-vous pas que vous avez fait votre temps ici ?
– Si, je me le dis très souvent.
– Et que le moment est peut-être venu de vivre votre vie intensément ?
– Si, j’y pense tout le temps.
– Savez-vous où se trouve le disjoncteur qui contrôle le système de détection
d’incendie ?
– A la cave.
– Vous y avez accès à la cave ?
– Normalement non, mais je sais comment contourner le problème.
– Vous savez ce qu’il vous reste à faire.
– Oui.
– Très bien. Avant de vous quitter, laissez-moi vous offrir ceci.
– Qu’est-ce donc ?
– Mon livre. Une fois que vous l’avez terminé, utilisez-le comme combustible. Je préfère qu’il ne reste pas trace de l’échange que nous avons eu ici.
– Je ne sais comment vous remercier.
– Je me contenterai d’un courrier de lecteur. Par ailleurs, ne m’en voulez pas si, en vous réveillant, vous ne me trouvez pas au chevet de votre lit d’hôpital. Comprenez bien, si je devais rendre visite à chacun de mes lecteurs…

Deux jours plus tard :

– Allo, monsieur Pelletier ? Frank Tielemans de BelAssurance à l’appareil. Je vous appelle au sujet de l’incendie qui s’est produit hier dans l’une de vos agences. Lors de notre dernier entretien, je vous avais mis en garde qu’on n’était jamais à l’abri d’un sinistre mais vous sembliez assez peu enclin à écouter mes arguments. Ça vous dirait qu’on en rediscute un de ces quatre autour d’une tasse de café ?

1ère représentation

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